" Nous n’avons pas besoin de lait en poudre venu d’Europe " affirme John Mutunga, leader paysan du Kenya, en réponse à la proposition de certains décideurs européens. En pleine crise du lait, ces derniers ont en effet proposé que les pays européens transforment en poudre le lait que les agriculteurs refusent de vendre à perte pour l’envoyer dans des pays frappés par une grande famine comme la Somalie, l’Ethiopie et le Kenya.
Bien qu’elle semble découler du sens commun, cette proposition fait fausse route concernant la réalité du Sud puisque plusieurs pays concernés ne sont pas demandeurs. « Nous produisons assez de lait au Kenya, nous en exportons même dans notre sous-région. Plutôt que d’envoyer de la poudre de lait, que nous produisons en suffisance, l’Europe devrait envoyer des moyens financiers pour organiser l’acheminement de l’aide et à plus long terme aider les populations vulnérables à avoir les revenus nécessaires pour qu’ils puissent se procurer l’alimentation nécessaire. Cette aide alimentaire risque d’avoir un impact négatif sur la viabilité de nos produits sur nos marchés. » dit John Mutunga, Secrétaire général de l’organisation de producteurs agricoles du Kenya KENFAP.
Mais d’où vient cette idée alors qu’il est notoire que l’on ne résout pas la faim par de l’aide alimentaire ? Au contraire, la priorité est de résoudre la dépendance alimentaire par une aide aux producteurs locaux et par la défense du droit de chaque pays de protéger son agriculture pour permettre son développement.
Certes, ceux qui portent cette idée reconnaissent que leur initiative « ne résoudra pas les problèmes que vivent au quotidien les producteurs laitiers du Nord »... Mais elle rentre également en contradiction avec les politiques de l’UE et de ses Etats Membres en matière de coopération au développement. Plutôt que d’acheminer à grands frais des produits venus des pays développés, la priorité doit aller à l’achat de produits locaux en cas de crise alimentaire. Cette approche est jusqu’ici d’application au niveau de l’Union européenne qui a renoncé à exporter ses surplus en les remplaçant, en cas de crise, par de l’aide financière permettant l’achat de produits dans la région affectée, stimulant dans le même temps l’agriculture de celle-ci.
La proposition d’exporter du lait revient à exporter au Sud l’impasse créée par la politique de l’Union européenne, une politique qui veut produire toujours plus pour un prix le moins cher. S’agit-il de se donner une image de solidarité à bon compte ? La vraie solidarité serait de résoudre le problème des agriculteurs du Nord et de maintenir les orientations importantes prises par l’UE et certains Etats membres pour soutenir l’agriculture familiale des pays du Sud.
Les paysans du Sud développent la même analyse : Madame Gariko, productrice au Burkina Faso, réaffirme sa solidarité avec les producteurs laitiers en Europe. "Cela fait mal de voir couler ce lait. Tant de travail, de soins, de moyens financiers pour en arriver là. C’est le signe que leur situation est dramatique et qu’il est urgent que les politiciens prennent leurs responsabilités en concertation avec les producteurs. Exporter vos problèmes de surproduction, c’est exporter votre crise. Trouvez une vraie solution à la crise, plutôt que de nous empêcher de vendre nos produits chez nous."
Surproduire est un gaspillage. Surtout si le lait exporté renforce la chute des prix, y compris dans les pays du Sud, privant ainsi les producteurs locaux de revenus légitimes. Cessons d’exporter si cela compromet les politiques des pays qui veulent développer leur production locale.
Il est temps que ceux qui veulent résoudre la crise laitière en Europe se mobilisent pour défendre, au niveau européen, la mise en place d’une politique laitière régulée. Une politique qui maîtrise la production, afin d’éviter l’exportation à prix bradés, de garantir des prix justes aux producteurs et de protéger l’environnement. Une solution solidaire avec les producteurs des pays du Sud doit passer par cette prise de solidarité.
Pour plus d’informations sur la filière du lait, principalement dans les pays du Sud, découvrez notre dossier spécial paru dans le tout dernier numéro de notre revue DEFIS SUD :
http://www.sosfaim.org/pages_lu/IMG...